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Le goût amer du vin de Bordeaux

À peine retrouvé, voilà que le goût du vin de Bordeaux s'est empreint d'une grosse amertume. En pleines vendanges bordelaises, en plein "plan pauvreté" macronesque, Les raisins de la misère risquent d'être difficiles à avaler pour certains. Un ciel bien sombre sur des paysages supposés idylliques, que ce récit d'Ixchel Delaporte, documenté par 18 mois en immersion dans "le couloir de la pauvreté", traverse. Au pays du luxe et des grands crus classés. Ce couloir du luxe, un brin clinquant et surfait, se calque sur les mêmes limites géographiques que celui de la pauvreté de façon surprenante. Un paradoxe? Il faut croire que non.

Cette "enquête sur la face cachée des châteaux bordelais", Ixchel Delaporte, journaliste à l'Humanité, l'a menée du Sauternais au Médoc, en passant par Pomerol et Saint-Émilion. Autant dire toute la fine fleur bordelaise, rives droite et gauche confondues. Toutes dans le même panier. Une humanité dont elle a fait preuve en allant à la rencontre de ces "petites gens", ces saisonniers précaires qui vivent de peu, qui vivent de rien, tandis que le vin et l'argent brassés derrière les murs de ces chais mirobolants ayant coûté une fortune ne génèrent aucune retombée locale véritablement positive. Plus qu'une fuite, une évasion de capitaux, pas uniquement fiscale. De plus en plus aux mains d'investisseurs, qui n'ont pour seul but que de garnir leur portefeuille, les châteaux usent et abusent de ces serfs des temps modernes. Pour avoir le sentiment de garder les mains propres, ils font appel à des prestataires qui gèrent de main de fer la main d'œuvre saisonnière à pas cher. Payée au lance-pierres, et s'en contentant pour survivre, exposée aux aléas climatiques comme aux fortes doses de pesticides utilisées pour soigner préventivement la vigne, au détriment du vivant. Le sol comme les humains qui le travaillent.

Petite niche dans cet univers bien noir, le château Rousset-Peyraguey d'Alain Déjean, tronche de vin notoire repérée par la journaliste grâce au guide des vins qui ont d'la gueule, détonne. Mais ses convictions et son credo ne l'empêchent pas d'avoir maille à partie avec des voisins dérangés par cette vision du vin qu'ils jugent iconoclaste et déplacée.

Il serait vraiment temps que l'amateur distingué regarde autant le contenu de son verre que celui de son assiette. Pour ne plus se laisser enfiler des grands crus classés au goût amer, masqué par une dégustation élitiste à l'aveugle. Des vins généralement bourrés de sulfites, de pesticides et de sueur de travailleur miséreux. Cette remarquable enquête d'Ixchel Delaporte devrait pouvoir l'y aider. À moins qu'il ne préfère à nouveau fermer les yeux pour ne pas gâter son verre de Médoc...

 

les raisins de la misère,ixchel delaporte,la brune au rouergue

Cliché ©Les raisins de la misère, fragment de la photo de couverture

 

Les raisins de la misère, Ixchel Delaporte, La Brune au Rouergue

 

P.S.: le Taulier, prompt à la détente, a déjà dégainé sur le sujet il y a quelque temps, exhumant au passage une chronique de 2014 sur un sujet similaire, qui lui avait valu l'ire des défenseurs de la noblesse bordelaise.

Commentaires

  • Sans langue de bois Olif, comme d'habitude et tu as bien raison. Seulement je ne suis pas sure que l'acheteur de ce type de vin fasse cette démarche "intellectuelle". Il est plus dans l'ignorance ou le paraître, voir les deux parfois... Le chemin est encore long avant que pour lui les Bordeaux des deux rives soient détrônés par des bouteilles sans nom ronflant de château ou sans la "marque" Grand vin de Bordeaux. Malheureusement pour lui car il passe à coté de breuvages beaucoup plus intéressants et beaucoup plus respectueux du vivant pour un prix qui souvent ne dépassent les 20 €.

  • Malheureusement comme bien trop souvent nous avons là, une peinture bien trop lucide de ce qui se cache derrière le capitalisme.

    Le vin n'est plus affaire que de passionnés mais aussi d'investisseurs et de personnes qui ne voient que le côté spéculatif de la chose sans forcément avoir envie de comprendre tout ce qui se cache derrière tout cela.

    Merci pour ce résumé.

  • Le gout amer de la recherche du profit à moindre cout... presque de l'esclave...

  • En 1970, un juge des enfants de Bordeaux soulignait que le Blayais, le Libournais, le Médoc étaient des régions qui accueillaient au titre de la protection de l'enfance , cela depuis des décennies , des enfants de la région parisienne placés dans ces territoires, qui étaient totalement coupés de leurs familles, de leur histoire et qui dans un grand état de misère avaient fait souche . Ancienne éducatrice en milieu ouvert intervenant dans ces régions, je ne peux que confirmer le grand état de misère et de souffrance de ces populations totalement déracinées. Un travail de recherche sur les dossiers de la protection de l'enfance et du tribunal pour enfants éclaireraient sur les conceptions éducatives ayant en amont paupérisé une grande partie de cette population et sa fixation dans ces territoires.

  • Salut bon Olif,
    Bordelais de souche, j'ai commencé à vendanger au milieu des années 1950, toujours dans de petites propriétés individuelles ou familiales, car on était bien nourri, et on évitait la chiourme des grands domaines.
    La situation du Médoc, territoire colonial au sens propre du terme, n'a guère changé depuis, sinon que le paternalisme bourgeois snob d'antan ou le protectionnisme bondieusard ont cédé la place au rationalisme froid du capitalisme financier. Bref, par rapport à la situation que décrivait Pierre-Marie Doutrelant dans les années 1970, les conditions se sont plutôt durcies dans une péninsule médocaine qui représente ce que le paysage français a de plus chafouin, "chateaux" compris. Je me souviens de gens, dans la région de Pauillac qui ne se lavaient les pieds qu'une fois par an, lors des vendanges...
    Ceci dit, il reste, dans les appellations satellites, des propriétés de quelques hectares, avec des gens qui travaillent bien, pour des prix plus que correct, car Bordeaux est quand même l'appellation qui permet d'obtenir les meilleurs Q/P en France, absence de gel et terrains plats aidant... A nous de faire la différence, et d'éviter les domaines qui s'affichent à l'envi sur les pages en papier glacé des revues de luxe. Cela nous évitera de payer 100 une bouteille dont le liquide n'a coûté que 25...

  • Merci pour ce retour, Vinoides. Oui, des bons bordeaux à prix raisonnable et équitables, ça existe. J'en connais d'ailleurs quelques-uns, bus récemment. À retrouver sur mon fil instagram @leblogdolif ...

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